15.08.2007

Réforme des universités (3) : missions et avenir

Retour sur le problème des grandes écoles, et, en miroir, sur les universités :

Pour reprendre une phrase pudique du rapport de B. Legendre et J.-J. Maillard (p. 193), cité dans mes billets précédents : « c’est l’Université qui a l’offre de formation la moins encadrée, qui dispense les études les plus difficiles et les plus longues avec une dépense par étudiant la pus faible, qui a l’obligation d’accueillir tous les bacheliers sans sélection. Par conséquent les études des jeunes bacheliers qui auraient le plus besoin d’un encadrement et d’un suivi de formation plus personnalisé afin qu’ils puissent acquérir un premier diplôme supérieur sont financées au moindre coût. »

Autrement dit, pour reprendre une formulation que j'ai déjà entendue une ou deux fois de la part de professeurs : la fac est l'égout des grandes écoles. Ce n'est pas très poétique, mais cela résume le mal français.

L'existence des grandes écoles, dotées conformément aux exigences de formation, a permis d'économiser et de sacrifier l'université. Elles sont à la fois des lieux de formation de l'élite, ce qui permet de bâcler la formation universitaire, en contenu et en moyens, et des lieux professionnalisant, ce qui explique le retard pris dans la mise en place de cursus professionnels à l'université.

Réformer l'université sans toucher au couple grandes écoles & concours vaut l'application d'un cataplasme sur une jambe de bois. Seule voie possible, la refonte globale et l'intégration des composantes dans le système.

Si on s'accorde sur la double mission des universités, préparer l'avenir professionnel et fournir les rangs de la recherche, il faut :
(1) donner à tous les moyens d'y arriver (notamment accorder à l'université des moyens équivalents à ceux fournis aux grandes écoles) ;
(2) supprimer les concours pour revaloriser la formation universitaire ;
(3) faire de la formation universitaire une formation vraiment sélective et de qualité, c'est-à-dire sanctionner plus rapidement, sélectionner au bac, et sélectionner au plus tard en fin de L3, afin que n'entrent dans les cursus destinés à la recherche et aux fonctions d'encadrement que ceux qui ont des chances d'aboutir, et non pas laisser passer tous ceux dont les professeurs, lâches, acceptent de les voir échouer aux concours et à l'entrée au M2, ce qui revient tout simplement à faire perdre plusieurs années aux étudiants
(4) Revoir le rôle des grandes écoles, qui pourraient être des cursus universitaires de très haut niveau. Le traitement des fonctionnaires stagiaires, qui équivaut à une bourse au mérite qui tait son nom (car, oui, il y a un mérite très certain à réussir le concours d'une grande école), pourrait voir son fonctionnement étendu. Il ne servirait à rien de détruire un système qui, malgré tout, fonctionne bien (voir le bon classement des grandes écoles françaises dans le classement de Shanghai), pour ne pas donner de moyens à l'université. Diluer les moyens serait, je crois, une grave erreur. Abolir les grandes écoles, au motif d'une démocratisation mal comprise, serait fatal et contraire à l'esprit de la méritocratie. En revanche s'inspirer de ce qui fait la réussite des grandes écoles : exigence envers les étudiants = moyens mis à disposition.

Le regroupement au sein des PRES va dans le sens d'une plus grande intégration. Il reste à donner les moyens. Il faut penser à être exigeant.

14.08.2007

Réforme des universités (2) : les moyens

La réalité française, ce n'est pas seulement l'échec des étudiants des premières années (plus de 50 % d'après les chiffres de 2002). Les Etats-Unis qui servent largement de modèle pour les réformes envisagées connaissent des taux comparables.

La réalité française, c'est que, contrairement à ce que beaucoup croient, peu de gens accèdent aux diplômes du supérieur (voir les comparaisons internationales du rapport Objectif 50% d'une génération diplômée de l'enseignement supérieur, de B. Legendre et J.-J. Maillard, disponible en ligne).

Et même avec ces diplômes, la réalité française, c'est aussi le taux de chômage de gens diplômés.

A l'exception suivante près : les jeunes gens issus des grandes écoles connaissent un taux de chômage à peu près nul (ne serait-ce que parce qu'ils s'engagent à servir l'Etat pendant dix ans en contrepartie du traitement qu'ils touchent pendant leur formation pour les grandes écoles publiques).

La réalité française, c'est que le coût d'un étudiant de fac coûte deux fois moins cher qu'un élève des classes prépa (donc l'équivalent des niveaux sacrifiés L1 et L2). Le coût des étudiants des grandes écoles ne m'est pas connu, mais il peut difficilement être moindre puisque ces étudiants sont, pour beaucoup, fonctionnaires stagiaires et rémunérés. Dans un domaine particulier, le rapport de la Cour des comptes 2006 permet de se faire une idée : celui des bibliothèques universitaires, où le tableau reste teinté de beaucoup d'ombres.

13.08.2007

Réforme des universités (1) : l'oubli des grandes écoles

La réforme sur les universités est un soufflet qui semble retombé, mais qui se relèvera assez vite, car la crise est profonde. Le gouvernement a publié les motifs de son action. François Bayrou, dans son discours à Strasbourg le 12 février 2007, ne dit, au fond, pas autre chose. Il y est en effet très largement question de la réforme nécessaire des universités, de l'exigence accrue que les étudiants doivent avoir face à eux-mêmes, de l'exigence accrue qui doit régner à l'université et du besoin d'autonomie des établissements universitaires.

Mais dans ce débat, un point important est généralement passé sous silence : la place des grandes écoles.

Dans Projet d'espoir, les mêmes idées avaient été exprimées pour la réforme, avec une mention d'un problème spécifiquement français : l'absence de reconnaissance attaché au titre de docteur, qui s'explique par la sociologie des élites françaises. En effet, les élites de chez nous ne sont pas principalement issues du modèle universitaire. Sur ce propos, voir l'étude « Universités et grandes écoles » de Jean-Richard Cytermann, dans Problèmes politiques et sociaux, n.936, mai 2007. Dans tous les domaines nous disposons d'écoles qui sont détachées des contraintes de l'université, distribuent des diplômes qui n'ont aucune équivalence sur le plan universitaire, et qui sont, il faut le dire, beaucoup mieux dotées. En musique, c'est le Conservatoire de Paris, avec son prestige international, qui écrase les facs de musicologie. En sciences, il y a Polytechnique, les Mines, Normale Sup. En sciences humaines, il y a Normale Sup, encore, l'Ecole des chartes, pour des enseignements non dispensés à l'université. Enfin, pour de nombreux métiers dans l'administration, il y a des écoles spécialisées : en administration (ENA, IRA, CEES), en bibliothèques (ENSSIB), en musées et archives (INP); idem pour les magistrats et les policiers. (J'en oublie sans doute.) A cela s'ajoute que les grades universitaires ne sont pas un sésame, même pour la fonction publique, puisque les recrutements s'y font par concours partiellement déconnectés des réussites universitaires (notamment l'agrégation qui nécessite un niveau M1, donc en dehors des grandes articulations L,M,D). Dans un rapport très récent, de mai 2007, sur L'Enseignement supérieur en France - Etat des lieux et propositions, disponible en ligne, l'équipe de rédaction animée par Robert Chabal, ancien directeur pour la science et la technologie à l'OCDE, consacre à ces nombreuses grandes écoles que peu de place (pages 101-108, sous le titre "écoles d'ingénieurs et de gestion", avec omission d'une partie des grandes écoles qui ne forme ni ingénieurs ni commerciaux).